Une enquête menée par Male Allies UK, relayée par le HuffPost UK, vient bousculer la lecture qu'on se faisait des usages numériques chez les adolescents. Selon ses résultats, une majorité de garçons de la génération Alpha — celle née après 2010 — déclarent désormais préférer entretenir des relations avec des intelligences artificielles plutôt qu'avec d'autres êtres humains. Un basculement discret, mais qui en dit long sur ce que cette génération attend, ou n'attend plus, du lien social.
Le chiffre qui interpelle : 58 %
Au cœur de l'étude, un chiffre revient comme un signal d'alarme : 58 % des garçons interrogés affirment que les relations avec une IA sont « plus faciles » que celles avec d'autres personnes. La raison qu'ils mettent en avant n'est pas anodine — ce n'est ni la nouveauté technologique, ni le divertissement. C'est le contrôle. Avec une IA, expliquent-ils, on peut « contrôler la conversation ». Pas de friction inattendue, pas de jugement, pas de silence gênant, pas de rejet.
« Avec l'IA, je peux dire ce que je veux, comme je veux, sans craindre la réaction de l'autre. » — Le ressort psychologique le plus cité par les adolescents interrogés.
Là où une amitié, un flirt ou même une simple discussion entre camarades implique de gérer l'imprévu — l'humeur de l'autre, ses attentes, ses incompréhensions — un chatbot offre un interlocuteur prévisible, disponible 24h/24, calibré pour répondre de manière empathique et bienveillante. Pour des adolescents en pleine construction identitaire, c'est un terrain d'entraînement social… mais aussi un raccourci qui peut court-circuiter l'apprentissage des vraies relations.
Une génération qui a grandi avec l'écran comme premier interlocuteur
La génération Alpha n'a jamais connu un monde sans smartphones, sans assistants vocaux, sans algorithmes de recommandation. L'arrivée massive des chatbots conversationnels grand public — de ChatGPT à Character.AI en passant par Replika ou les compagnons IA intégrés à Snapchat et Meta — a simplement prolongé un environnement déjà saturé d'interactions médiatisées par la machine.
Ce qui change, c'est la nature de la relation. Là où Google répondait à une question, l'IA d'aujourd'hui simule une présence. Elle se souvient (ou fait semblant), elle relance, elle valide, elle console. Pour un adolescent timide, anxieux ou en difficulté sociale, l'attrait est immédiat : un confident infatigable, qui ne se moque jamais et ne raconte rien à personne.
Pourquoi ce sont surtout les garçons qui basculent
L'enquête de Male Allies UK pointe un déséquilibre net entre les genres. Plusieurs facteurs sont avancés par les chercheurs et associations qui travaillent sur la masculinité adolescente :
- Une pression sociale accrue à ne pas montrer ses émotions — qui rend l'espace sans jugement de l'IA particulièrement attractif.
- Une crise de la sociabilité masculine documentée depuis plusieurs années : les jeunes hommes déclarent avoir moins d'amis proches qu'il y a vingt ans.
- L'exposition précoce à des contenus algorithmiques qui valorisent la performance, la domination ou la séduction comme codes d'interaction — créant un fossé avec les relations réelles, plus complexes.
- L'arrivée d'« AI girlfriends » et de compagnons IA romantiques, dont le marketing cible explicitement les jeunes hommes en mal de confiance.
Pour Male Allies UK, qui œuvre depuis des années auprès des garçons et hommes sur les questions de masculinité positive, ces résultats ne sont pas une surprise — mais une accélération inquiétante d'un phénomène déjà identifié.
Les risques d'un repli relationnel vers la machine
Préférer la conversation avec une IA n'est pas, en soi, pathologique. Le problème surgit quand cette préférence devient un évitement — quand elle remplace l'apprentissage de la friction sociale, du désaccord, de la négociation, de l'empathie réelle.
Une relation, c'est apprendre à composer avec ce qu'on ne contrôle pas. Si on n'apprend cela qu'avec une IA conçue pour ne jamais résister, on n'apprend rien.
Les psychologues de l'adolescence alertent sur plusieurs effets potentiels à moyen terme :
- Atrophie des compétences sociales : moins on s'expose à l'imprévisibilité humaine, moins on sait la gérer.
- Distorsion des attentes en matière de relations amicales et amoureuses — l'IA étant infiniment patiente, complaisante, jamais fatiguée.
- Isolement affectif masqué par une apparence d'hyper-connexion.
- Dépendance émotionnelle à un produit commercial dont les paramètres peuvent changer du jour au lendemain.
Il faut trouver une solution
Face à ce constat, la réaction ne peut pas être uniquement technologique — interdire ou filtrer ne règle rien. Le problème est plus profond : il touche à la place qu'on laisse aux garçons pour apprendre à être en relation, à l'école, à la maison, dans les espaces de socialisation. Une solution doit être trouvée, et elle ne viendra pas d'un seul acteur.
Plusieurs pistes émergent du débat public et des travaux d'associations comme Male Allies UK :
- Reconstruire des espaces de parole non-jugeants pour les adolescents — ateliers, groupes de pairs, mentorat. Si l'IA séduit parce qu'elle ne juge pas, alors c'est qu'il manque cruellement, ailleurs, des lieux où on ne juge pas.
- Former les adultes (parents, enseignants) à reconnaître le glissement entre usage occasionnel et substitution affective.
- Encadrer les compagnons IA destinés aux mineurs : transparence sur la nature artificielle de l'interlocuteur, garde-fous contre l'attachement excessif, limitations d'usage pour les jeunes utilisateurs.
- Faire de l'éducation aux relations une matière à part entière : apprendre à nommer ses émotions, à gérer un désaccord, à supporter le silence — ce sont des compétences, et elles s'enseignent.
- Mobiliser les plateformes qui déploient ces compagnons IA pour qu'elles intègrent des messages de réorientation vers le lien humain quand un usage problématique est détecté.
Le chiffre des 58 % n'est pas une fatalité — c'est un symptôme. Il dit qu'une génération de garçons trouve, dans une machine, ce qu'elle ne trouve pas ailleurs. La vraie question, dès lors, n'est pas tant « comment éloigner les ados des IA », mais « comment rendre les relations humaines à nouveau accessibles, sûres et désirables » pour eux. Tant qu'on ne répondra pas à cette question-là, le chatbot continuera de gagner par défaut.
